"Surtout ne citez pas mon nom", me prie Peter (prononcez "Pé-Terre", à la Suisse) Sandoz, tout en jetant des coups d’oeil affolés à droite et à gauche. "Sinon, je perds mon boulot". Encore en stage de formation, mon contact arbore déjà fièrement, au revers de sa veste, un de ces badges qu’on colle sur les pare-brises les jours de collecte pour pas se faire emmerder. Sauf que le sien, un pin’s émaillé, est quand même vachement plus classe.

Nous sommes dans la partie fumeur du Fouquet’s, à deux pas du siège parisien de la Croix-Rouge. "C’est un peu notre cantine", m’averti Peter Sa... pardon : mon interlocuteur, comme pour se disculper du côté m’as-tu vu du lieu, qui pour moi, me change du Galatasarai King Kebab en bas de la rédaction. "La Croix-Rouge y a un compte... Au fait, c’est moi qui invite". Cette précision tombant à pic, j’ai le temps de héler le garçon et de changer aussitôt ma commande d’un café à 9 Euros 30 pour une coupe de Champagne dont je m’abstiens de demander le prix, par correction.

"Alors, Guantanamo ?..", lancé-je comme entrée en matière.
"Bon, tout d’abord, il faut savoir que Guantanamo, c’est un peu comme Disneyland..."
"Ah ouais, quand même ? ", fais-je, pour le moins surpris.
"Non. Ce que je veux dire par là, c’est que la plupart de ceux qui en parlent n’y ont manifestement jamais mis les pieds. Disneyland, tout le monde vous dit que c’est formidable, que les attractions sont géniales et que vous pouvez serrer la main à Donald. En réalité, ça pue le graillon à tous les coins de rue, il faut faire la queue trois plombes, et les seuls personnages qu’on croisent son généralement Tic et Tac. Guantanamo, c’est pareil", m’explique mon Suisse anonyme.

"A Guantanamo, on ne croise que Tic et Tac" noté-je scrupuleusement dans mes notes. Le temps de choper le loufiat et de lui tendre ma coupe vide, je reprend l’interview : "Oui, mais enfin, les conditions de détentions ne sont pas terribles. C’est un fait, non ?". Peter... oh, merde ! : mon Suisse abat brutalement son index sur la table : "Le CICR a pour principe d’oeuvrer dans la plus grande neutralité. Jusqu’à preuve du contraire, je refuse de parler de détenus ou de gardiens, mais de G.M et de G.O.". "D’accord", aquiescé-je. "Alors, est-ce que les G.M. sont torturés ?"

© Pentagone
"A Guantanamo, certains G.M. pratiquent volontiers le yoga"

"A ma connaissance, et après des semaines d’entretiens individuels et d’enquête impartiale menés, tant du côté des G.M. que des G.O, le CICR est en mesure d’affirmer, en ce qui concerne les mauvais traitements, que les G.M. de Guantanamo ne sont pas traités à l’acide chlorhydrique ".
C’est tout ?
"C’est déjà pas mal..."
Certes. Et pour ce qui concerne la nourriture ?..
"La coutume religieuse est respectée : les G.M. ne reçoivent ni quiches lorraine, ni potées aux choux".
L’éclairage permanent, à coups de projos dans la gueule, jour et nuit ?..
"Le CICR a constaté que cela permettait à beaucoup de G.M. insomniaques de lire la nuit."
Au fait, et les français, parmi les G.M. ?
"Le CICR a reçu une liste de noms. Au jour d’aujourd’hui, aucun G.M. ne répond aux noms de Gérard, Paulo ou Maurice. "
Euh...oui...mais il n’y a pas que le prénom qui compte : moi-même je m’appelle Hubert-Aymeric, et...
"Je ne suis pas en mesure de vous répondre. Je n’avais pas ce prénom sur ma liste."
Soit. Rappelez-moi combien de temps vous avez passé là-bas ?
"A Guantanamo même, trois jours. Les trois mois et demi restants, j’étais aux Bahamas pour rédiger mon rapport."

Mon interlocuteur helvète prend alors congé. Je vide ma troisième coupe d’un trait et lui serre chaleureusement la main. Nous convenons de nous revoir au retour de sa prochaine mission, dans six mois.

"Tout vient à point à qui sait attendre. J’en saurai plus alors et ne manquerai pas de vous tenir informé", me promet-il.

Au revoir, Peter... Zut ! Salut, mec ! Et bonne chance !