La recrudescence des véhicules tous-terrains en ville et la bonne odeur de terreau humide qui se dégage de Jean-Pierre Raffarin sont des symptômes qui ne trompent pas : la société française est balayée par un fort, un beau désir d’authenticité et de nature. Ce besoin de se ressourcer, la réaction viscérale des Bravepatriotes à 21 années de matérialisme dialectique, s’exprime dans le caddie de supermarché comme sur les banquettes arrières des Renault Scenic. Or, l’homme qui ne renie pas sa nature animale et désire vivre sainement sa sexualité ne dispose pas de modèle aisément identifiable.
L’évolution inéluctable vers la féminisation que semblent représenter les métrosexuels, ces hommes qui prennent un soin presque maniaque de leur apparence, ne convainc pas l’homme prêt à assumer sa bestialité et le laisse frustré. Cette Angst fin de siècle s’exprime épisodiquement avec violence. L’adaptation de Rahan par Christophe Gans en est un bon exemple.
Livré à lui-même, sans repères mais aussi sans contraintes, cet hédoniste affirmé, provincial à 71%, appartient de fait à un groupe social qui émerge enfin sous les spotlights feutrés de l’analyse sociétale : les tractosexuels.

Contraction de tractopelle et d’obsédéhétérosexuel, le mot tractosexuel désigne des hommes qui acceptent leur masculinité, sans pour autant refuser leur côté féminin, pourvu qu’il ait des gros seins.
Le tractosexuel est un bon vivant qui aime à cultiver son indépendance d’esprit comme sa liberté de parole. Au centre de sa personnalité, l’affirmation de sa sexualité en fait un homme sensuel et direct, qui n’a pas peur d’exprimer sa conviction que la chair est étroitement liée à l’âme. Qu’au fond de la nature de l’homme, il y a le pénis.

Le pénis, le tractosexuel en a un, et il ne se prive pas de le faire savoir. Qu’il arrose les abords des cuvettes de toilettes de France et de quelques villages vacances du pourtour méditerranéen ou qu’il participe à un concours avec des amis, c’est la même confiance sexuelle qui s’exprime. Celle-ci peut prendre des formes virulentes, comme par exemple lorsqu’il dénonce l’homosexualité, mais aussi se manifester de manière protective et chaleureuse. Typiquement, ce bras que le tractosexuel pose sur votre épaule quand il dit qu’il ne supporte pas les pédés.
Le corps est en effet le moyen de communication privilégié, sinon unique, de cet homme authentique. Le tractosexuel se fait mime dès lors qu’il s’agit d’exprimer des émotions. La claque sur les fesses d’une collègue est un moyen de traduire le respect et l’appréciation de ses compétences professionnelles. Au contraire, un petit coup de boule révélera une certaine contrariété résultant d’une opposition de vues en apparence irréconciliables.
Ce corps, son corps, le tractosexuel l’assume et le reconnaît comme le vaisseau de son âme. Il n’a pas peur de le montrer (et donc de montrer son ça), ce qui explique sa propension à laisser quatre boutons ouverts à ses chemises.
Réciproquement, il reconnaît la chair des autres comme ultime expression de leur esprit. C’est pourquoi il ne lui faut en général pas plus de quelques secondes pour jauger les qualités propres d’une jolie femme.

La femme* est au cœur des préoccupations du tractosexuel, dont on peut dire qu’il est le premier à avoir remis sexuel dans les mots qui finissent en sexuel. Car à quoi servirait-il de revendiquer une sexualité bestiale si c’est pour l’assumer manuellement ? Il faut une femme* au tractosexuel.
Curieusement, si la femme est en partie considérée comme un objet d’envie, puis de conquête, et enfin ménager, c’est toutefois une relation d’égalité qui prévaut. Egalité de statut avec le tractosexuel, bien sûr, qui lui parle souvent comme à un vieux copain, sans les précautions pathétiques qui entourent d’ordinaire les rapports avec le sexe faible. Mais aussi égalité avec les autres femmes, retraite bienvenue d’une compétition acharnée, puisque le tractosexuel pourrait, "si je le voulais, leur faire toutes redemander du A dada sur mon bidet."
Les tractosexuels, de fait, sont rarement célibataires. Leurs manières franches et leur truculence sont des atouts dont ils savent jouer, et leur stratégie de reproduction fonctionne admirablement auprès des femmes. S’il laisse les observateurs incrédules, ce succès n’en crédibilise pas moins la mouvance tractosexuelle.

Cette émergence majeure dans le paysage socio-culturel français d’une Troisième Voie, entre homos et cocus, aura rapidement des implications quotidiennes : le discours publicitaire s’adaptera, le nombre de plaintes pour harcèlement sexuel baissera, puisque c’était pour rigoler, etc.
On peut en revanche douter de la viabilité de la tractosexualité à long terme. En effet les jeunes adultes de la prochaine génération ne considèreront plus ce facteur comme un avantage concurrentiel. Péter à table n’aura plus ce petit côté délicieusement canaille qui fait du tractosexuel un partenaire reproductif potentiellement supérieur. Le paradigme du first mover advantage sera dépassé, et on peut s’attendre à une recherche plus approfondie encore de nos racines reptiliennes dans la grande course au score.
Peut-être les Alsaciens auront-ils alors leur chance.